Le Chat Rivari

Publié le par Eryndel Lùvalan

Nouvelle écrite le 16 novembre 2006 en expérimentant un tyle d'écriture différent...

Le Chat Rivari

C’était un tohu-bohu, un tumulte incroyable. On ne cessait de crier, de danser, de chanter, dans le grand cortège du charivari, en ce jour si bruyant de la fête des Sots. Les enfants regardaient tout cela gaiement, et riaient de la foule tapageuse en folie qui tapait sur des poêles, des bassines, des pots de cuivres, au moyen de pilons, de crochets, de bâtons… À cette cacophonie s’ajoutaient le tintement des clochettes accrochées aux ceintures, le battement des tambours et les coups de cymbales, le bruit des crécelles et la fanfare des fifres.

Le vacarme était tel qu’il submergeait les murs du Paris médiéval pour assourdir la campagne et les serfs au travail.

Malgré tout, il y avait en ville un endroit où le silence parvenait à régner. Au milieu de la foule en effervescence, parmi les enfants rieurs qui chahutaient, se tenait une petite fille muette, aux yeux de topaze brillants et aux longs cheveux d’un noir surnaturel ; les autres avaient laissé autour d’elle un espace vide que le bruit lui-même semblait éviter, enfermant l’étrange petite fille dans un silence pire que le vacarme ambiant. On l’appelait Sorcière, à cause de son regard énigmatique qui mettait mal à l’aise. On disait qu’elle était une enfant échangée par les fées : elle ressemblait si peu à ses défunts parents ! Ceux de son âge la maltraitaient. Les adultes, quant à eux, n’osaient pas, de peur qu’elle ne leur jette un sort. Elle logeait à l’auberge du Cheval Vert ; ou plutôt, l’hôtelier la laissait dormir dans l’écurie, par crainte des représailles.

Il faut dire qu’à plusieurs reprises déjà, un garçon des rues nommé Jehan le Boiteux, fort cruel avec l’orpheline, avait été attaqué par un grand chat noir aux yeux jaunes.

Justement, au lieu de regarder le cortège en désordre des gens accoutrés de sacs de bure, de vêtements passés à l’envers, de masques et de déguisements saugrenus, le galopin en question regardait la petite fille d’un air méditatif.

« Eh ! La Sorcière ! appela-t-il soudain. Où est ton chat noir ? Où est Rivari ? »

C’était le nom donné par les gens du quartier au chat noir qu’on voyait parfois y rôder, ce même félin qui avait malmené le petit va-nu-pieds.

Évidemment, l’enfant muette ne répondit pas.

« Je t’ai posé une question, Sorcière ! Réponds ! »

La foule en délire poussa des cris de joie : un chariot portant le décor d’un théâtre ambulant arrivait ; le peuple se précipita en désordre pour voir jouer une sottie créée en Bourgogne.

Jehan le Boiteux profita de ce tohu-bohu pour se jeter sur sa victime et lui tirer les cheveux. Autour de lui, quelques gamins hilares jetèrent des fruits blets sur la petite fille. Ils se mirent à chanter une mauvaise comptine qu’ils avaient inventée :

« Sorcière, sorcière,

Appelle à grands cris

Le Chat Rivari,

Sorcière, sorcière,

Fuis donc par les airs

Tant que Rivari

Le chat nous maudit.

Fuis donc par les airs. »

Ainsi se moquaient-ils de l’enfant. Si leurs parents peureux avaient été là, ils eussent esquissé le signe de croix, avant de les tancer vertement et de les éloigner d’elle, de peur qu’elle ne jetât sur eux l’anathème.

Ses yeux lumineux furent troublés par les larmes. Elle fit volte-face et s’enfuit sans un bruit, d’un pas souple et silencieux.

« Sans doute qu’elle va pleurer près de son familier, dit Jehan. Venez avec moi, on va bien s’amuser. »

Ses deux meilleurs amis le suivirent gaiement dans la foule chaotique.

Sur les toits de Paris, un grand chat regardait les galopins s’éloigner, un chat noir aux yeux d’or. Il se lécha une patte, puis se leva et partit rejoindre sa maîtresse.

Les petits Parisiens ne tardèrent pas à rattraper leur victime : comme ils s’engageaient dans une ruelle obscure, ils la virent à l’autre bout, qui tournait le coin de son pas léger.

« Eh ! La Sorcière ! l’apostropha Jehan. Où est ton chat ? Ne devrait-il pas venir nous punir ? »

Le silence seul lui répondit.

« Eh ! La Sorcière ! appelèrent ses amis. Où est Rivari, ton chevalier servant ? »

Au loin, on entendait les rires et les cris des bonnes gens de Paris.

Les voyous allaient reprendre la traque, quand soudain un miaulement retentit, suivi par deux grands yeux jaunes dans un souple corps noir. La queue du félin battait furieusement. Un feulement sourd partit du fond de sa gorge quand il reconnut Jehan le Boiteux, la terreur des chats, celui qui leur tirait les oreilles, celui qui s’amusait à les jeter à l’eau, une pierre autour du cou.

Les deux amis de Jehan s’enfuirent lâchement, mais celui-ci n’en avait cure : il fixait son adversaire d’un air méchant.

Il tenta de flanquer un coup de pied dans les côtes de l’animal, mais celui-ci lança la patte en avant pour griffer la jambe menaçante, et Jehan retint son coup pour ne pas être blessé. Le chat Rivari avança d’un pas.

Jehan le Boiteux avait toujours dans ses poches des cailloux pointus, au cas où il trouverait une victime à lapider. Il les en sortit et commença à les lancer sur le félin, lui infligeant de larges blessures. L’animal bondit alors au visage de l’enfant, toutes griffes dehors, pour lui labourer le front et les joues. Mais le vaurien téméraire attrapa le malheureux Rivari à la gorge. Et, comme à travers le sang qui coulait devant ses yeux il voyait sa victime se débattre en miaulant, il éclata d’un rire dément, et cria, les yeux révulsés : « Sorcière, sorcière, le chat Rivari ne fera plus le mal. Sorcière, il ne pourra plus te venger. Je le tiens, et il se meurt. »

Dans sa folie, il lui sembla qu’une petite voix triste répondait : « Sois maudis, Jehan le Boiteux, sois maudit ! »

Le va-nu-pieds serra les mains autour du cou frêle du félin.

« Sois maudit, sois maudit !

– Silence, sorcière ! lança le gamin, apeuré.

– Sois maudit, sois maudit ! chantaient au loin les voix joyeuses du peuple en fête.

– Taisez-vous, par pitié !

– Sois maudit, sois maudit ! »

Pour faire taire les cris, le cruel chenapan brisa le cou du chat. Il entendit un craquement sourd quand il broya les vertèbres fragiles. « Sois maudit ! » disait ce craquement.

L’enfant poussa un hurlement en voyant le cadavre du chat Rivari changer de forme entre ses mains ; il le jeta à terre en serrant les paupières pour ne pas voir le corps se déformer et grandir, mais alors retentit à ses oreilles un tumulte effroyable de voix désincarnées qui criaient « Sois maudit ! » Il rouvrit les yeux pour voir ces ennemis invisibles. Le vacarme s’éteignit ; il n’y avait personne. Mais sur le pavé, là où il avait lâché le chat mort, à la place de Rivari, il y avait le cadavre de la fillette, les yeux grands ouverts. Dans ce regard de feu, il crut voir écrit : « Sois maudit ! » Sur les lèvres entrouvertes noircies par la mort, il crut lire : « Sois maudit ! »

Jehan le Boiteux s’enfuit en courant, les yeux fermés et les mains sur les oreilles. Il traversa les rues encombrées où régnait un véritable tohu-bohu et disparut à la vue de tous.

Le lendemain, on retrouva le corps du Chat Rivari là où le voyou l’avait laissé. Les yeux topaze avaient perdu leur feu, la robe noire était tachée par la boue de la rue. Le corps de Jehan le Boiteux fut retrouvé dans la rivière, avec au cou une corde rompue ; on supposa qu’il s’était suicidé. Quant à la petite fille muette, l’orpheline des fées qu’on traitait de sorcière, elle avait disparu sans laisser de traces.

1303 mots

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C
Hmm, ce que j'aime surtout dans vos histoires à toi et Kael, c'est l'intrigue, le vocabulaire, et la tournure des choses. Parce que vraiment, c'est beau ce que vous faites.Allez, felicitation ;p
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E
<br /> Merci, Cuian <br /> <br /> <br />