La Harpe des Neiges (2)

Publié le par Eryndel Lùvalan

Dans la foule soucieuse, quelqu'un s'écria : "Mais qui donc voudrait lui voler sa harpe ? Tout l'monde aime la belle Nivienne ici, crénom !

- Une de nos filles, peut-être, jalouse de voir que nos jeunes gens ne regardent qu'elle ! lança quelqu'un d'autre.

Un choeur de protestations féminines s'éleva aussitôt. Les mots calomnies, mensonges, insultes et d'autres bien plus colorés fusaient sur un ton aigu et suffoqué.

- Et pourquoi pas l'un de ses prétendants, plutôt ? cria une jeune femme empourprée d'indignation. Ce s'rait bien dans vos manières, les hommes, de lui prendre sa harpe et d'lui rendre qu'en échange du mariage !"

Des huées, des cris moqueurs de la part des jeunes hommes vinrent couvrir la voix de l'attaquante. Bientôt, le tohu-bohu était tel qu'il était impossible de discerner les voix des uns et des autres. Sans la harpe aux doux accords, toutes les haines, les discordes endiguées jusque-là par la divine musique de Nivienne se ruaient par la brèche et s'en donnaient à coeur joie.

De sa chambre, étendue sur son lit, Nivienne entendait la dispute grondante des villageois. Deux larmes limpides s'échappèrent de ses paupières closes et roulèrent sur ses joues satinées. Si seulement elle avait encore sa harpe ! Mais non, elle n'était pas là... et elle ne reviendrait jamais ! Qu'importait que chacun tente ou non de la lui rapporter, elle demeurerait introuvable ; car la jeune elfe de cristal avait échoué à rendre ce village à la paix, comme elle l'avait promis à sa mère avant que celle-ci ne retourne au royaume natal.

Sa harpe n'avait pas été volée : dans un rêve, elle s'était adressée à elle, cette nuit, en une mélodie complexe, un réseau de fils d'or et d'argent mêlés de volutes d'ombres. "Je ne serai plus là à ton réveil, lui avait-elle dit par cette mélodie ; annonce que j'ai été volée, reste alitée, et attends la réaction des villageois. S'ils t'aident, s'ils me cherchent tous ensemble, tu auras accomplis la tâche confiée par ta mère, et par notre peuple ; s'ils se soupçonnent et s'entredéchirent, c'est que tes talents de musicienne n'auront pas été assez grands pour guérir les villageois de leur nature soupçonneuse et de leur propension à la discorde... Alors tu ressentiras une fêlure dans ton coeur, car je disparaîtrai pour de vrai, anéantie ; et l'elfe Nivienne mourra."

 

Ce sombre chant avait fait frémir la jeune fille dans son sommeil, mais elle avait gardé confiance en ces hommes et ces femmes parmi lesquels elle avait grandi. Hélas ! Il lui semblait à présent qu'elle était une bien mauvaise harpiste...

Une nouvelle larme roula sur son visage. Nivienne était condamnée, son coeur se brisait...

"Non !" Elle se redressa brusquement. "Je ne peux pas les laisser s'entre-déchirer", murmura la jeune fille à la chevelure pâle.

Elle avait une idée, et ce n'était pas la mort de sa harpe qui allait l'empêchait de la mettre en oeuvre. Avec effort, elle tituba jusqu'à sa fenêtre en s'appuyant aux murs, ouvrit la croisée, se pencha. 

Aussitôt, les villageois se turent, émus : elle leur paraissait si fragile ainsi ! Son visage menu était si pâle qu'on apercevait les veines sur les tempes. Son cou gracile semblait à peine supporter sa tête et sa lourde chevelure d'un blanc immaculé, sa poitrine se soulevait par à-coups pénibles et douloureux. Malgré tout, elle ne leur paraissait que plus belle ainsi, de cette beauté éphémère que l'on aspire à voir durer toujours, et dont on grave les traits dans sa mémoire avant que la mort ne la flétrisse.

Ses lèvres décolorées s'ouvrirent dans un silence religieux.

"Villageois de Gal, dit-elle de sa voix douce et mélodieuse, ne vous disputez pas : aucun de vous n'est coupable de la disparition de ma harpe. Moi seule en suis responsable : elle est morte, parce que je n'ai pas su tuer la discorde dans vos coeurs. Vos cris, vos querelles sont parvenues jusqu'à moi, aussi ne le niez pas."

Des têtes se baissèrent, des joues rougirent de honte.

"Je vous en prie, quand je serai morte, continuez à penser à moi, et quand la colère montera en vous, vite ! rappelez-vous ma harpe, qui semblait vous apaiser."

 

Nivienne mourut une semaine plus tard, et tout le village l'escorta jusqu'à la barque funéraire. Et, tandis que celle-ci, chargée de fleurs et du corps léger de l'elfe de cristal , s'éloignait des berges terrestres, des accords mélodieux s'élevèrent : les jeunes gens et les jeunes filles du village, qui s'en voulaient de s'être disputés, avaient apporté des instruments de musique, et jouaient de leur mieux pour l'accompagner dans son ultime voyage. Alors, il sembla soudain aux endeuillés que dans les nuages immaculés se dessinait la belle Nivienne, assise près de sa harpe. Sa main se posa sur les cordes invisibles ; des poussières de nuages se détachèrent alors du ciel, et vinrent caresser  les visages émerveillés des villageois qui contemplaient le ciel.

Depuis ce jour, chaque hiver, il neige sur le village de Gal. Et depuis ce jour, quand un homme ou une femme ayant connu Nivienne ressent de la colère, de la haine, il ou elle saisit sa flûte, sa harpe ou sa viole, et joue de doux accords pour apaiser son humeur.

Publié dans nouvelles

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A
<br /> <br /> Je viens te faire un coucou Eryndel et t'offrant ce joli père Noël...bisous<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />
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E
<br /> <br /> Merci !<br /> <br /> <br /> <br />
R
<br /> <br /> Bonsoir Eryndel ,<br /> <br /> <br /> la musique adoucit les moeurs dit-on , une bien  belle et triste histoire , lorsque les coeurs sont en colère ,<br /> <br /> <br /> avant toutes choses qui pourraient être irrémédiable , il faut se calmer ,<br /> <br /> <br /> un bien bel écrit  avec en toile de fond , la paix partagée , la fin des rancoeurs ,<br /> <br /> <br /> difficile, n'est-ce pas ? Merci Eryndel de ce magnifique partage, tes mots sont musique ,<br /> <br /> <br /> Romantic.<br /> <br /> <br /> <br />
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E
<br /> <br /> Merci Romantic. Effectivement, il est difficile de mettre fin aux rancoeurs : je suis confrontée à ce problème avec une de mes classes, et j'aurais bien besoin qui Nivienne leur joue sa musique<br /> magique.<br /> <br /> <br /> Bonne soirée :)<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> <br /> Un joli texte Eryndel...rien de tel qu'un morceau de musique pour retrouver le goût de vivre...merci amitiés<br /> <br /> <br /> <br />
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E
<br /> <br /> De rien, c'est moi qui te remercie de me lire si régulièrement...<br /> <br /> <br /> Amitiés<br /> <br /> <br /> <br />
R
<br /> <br /> Chère Eryndel<br /> <br /> <br /> Je viens de lire une de vos nouvelles, et m'en voilà enchantée de cette belle découverte. Je n'ai qu'une hâte, c'est de revenir vous voir pour les suivantes. Amitiés. Bonne journée et à<br /> bientôt. Sophie<br /> <br /> <br /> <br />
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E
<br /> <br /> Merci Sophie ! J'en écrirai d'autres sous peu, j'ai bien envie d'écrire un conte de noël pendant les vacances... Ce qu'il racontera, par contre, je l'ignore encore, et le découvrirai au fur et à<br /> mesure que je l'écrirai ! Bonne journée.<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> <br /> tu aimes bien la mort comme thème toi aussi ? voilà deux histoires que je lis où tu en parles....là, Nivienne continue à vivre à travers la musique....<br /> <br /> <br /> J'aime bien ce thème moi aussi, comme tu l'as sans doute remarqué!<br /> <br /> <br /> Amicales pensées et à bientôt !<br /> <br /> <br /> <br />
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E
<br /> <br /> J'aime beaucoup, oui... Tout d'abord parce qu'elle est intrinsèque à la vie, et ensuite parce de même qu'un clair obscur donne plus de relief à un tableau, j'essaie de mêler des figures<br /> lumineuses à de sombres thèmes.<br /> <br /> <br /> Amitiés<br /> <br /> <br /> <br />